SAINT-DENIS, VINGT ANS APRES

mardi 3 novembre 2015
par  webmestre
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J’étais enseignant-chercheur à l’université d’Oran pendant vingt ans. J’y ai aussi occupé des fonctions administratives importantes. Depuis 1994, je vis à Saint-Denis. Je suis venu en France parce que je figurais avec ma famille et d’autres camarades de gauche sur une liste de condamnés à mort. Par chance, je m’en suis sorti mais j’ai perdu de nombreux camarades dont le professeur FARDEHEB, assassiné à Oran en 1994 sous les yeux de sa fille.
Après avoir travaillé quelques années à l’université d’Orsay et à l’Ecole Nationale Supérieure de Cachan comme professeur invité, j’ai enfin atterri à l’université de Cergy-Pontoise où j’ai exercé en qualité d’ingénieur de recherche jusqu’à septembre 2013.
Quelques semaines après mon arrivée en France, j’ai été stupéfait de constater que les militants du Front Islamique du Salut, le FIS, ceux-là mêmes qui nous assassinaient, étaient accueillis sans réserve en France et pouvaient bénéficier du statut de réfugié politique au motif qu’ils étaient victimes d’un…« terrorisme d’état » !? Le choc fut énorme mais mes désillusions sur le pays des droits de l’Homme ne faisaient que commencer.
Dans la presse et les médias, j’ai vu fleurir toute sorte de commentaires dont le seul but était de brouiller l’analyse politique et de laver de tout soupçon les véritables assassins. On a même forgé à l’occasion la notion d’ « éradicateur » pour déposséder l’Etat algérien du droit à l’utilisation de la force publique pour protéger les citoyens. Une telle vision des choses a contribué à isoler les démocrates qui se faisaient exterminer et à plonger le pays dans un isolement politique total.
Au pire de l’hécatombe, on faisait tout pour laisser entendre que l’armée algérienne en était la cause première. L’imposture était telle que le monde marchait, marche encore sur la tête. Les rôles ont été inversés : Les bourreaux s’étaient accaparés les titres de noblesse du « démocrate » tandis que les éradiqués étaient qualifiés par la « bien pensance »…d’« éradicateurs » ! La Ligue française des Droits de l’Homme a poussé l’ignominie à présenter le GIA comme un « groupe armé d’opposition ». Le comble ! Même quand les islamistes revendiquaient leurs crimes, on les dédouanait de leurs forfaits en faisant croire qu’ils étaient manipulés …par les services de sécurité algériens !? C’était la sombre période du « Qui tue qui ? ».
Dans les médias, on ne parlait que de « guerre civile » en Algérie. Pourtant les seuls civils qui étaient armés, c’étaient les islamistes et pas les démocrates ! Quand je dénonçais les crimes commis par les islamistes, c’est à peine si l’on ne me prenait pas pour un simplet.
Jusqu’à présent, les médias et les politiques ont eu énormément de mal à mettre un adjectif derrière le mot « terrorisme » comme s’il s’agissait d’un terrorisme martien alors que les islamistes ne s’embarrassent pas à revendiquer la paternité de leurs crimes. Aujourd’hui, on ne parle plus d’islamisation mais de radicalisation religieuse et l’on préfère le terme DAESH à celui d’Etat Islamique.
L’histoire fait aujourd’hui un pied de nez à ceux qui ont fait la politique de l’autruche pendant des décennies et qui sous-estiment encore les capacités de nuisance de l’islamisme politique. Celui-ci a maillé la société y compris en France et s’est constitué un vivier suffisamment important pour lui fournir aussi bien des agitateurs politiques que des candidats au djihad. Il s’est structuré et il est capable d’y mener des actions armées. La France a refusé de comprendre ce qui se tramait sur sa rive sud. Elle en paye les conséquences aujourd’hui. Au lieu de prêter main forte aux démocrates pour instaurer la paix dans toute la méditerranée et ouvrir le champ à l’émergence de véritables états républicains en Afrique du Nord et au Moyen Orient, elle a préféré s’inscrire dans la politique de la courte vue et courtiser les islamistes.
J’avais quitté l’Algérie avec l’intime conviction que je ne revivrai plus les affres de l’islamisme politique. Aujourd’hui, mes angoisses sont plus fortes que jamais et la ville où j’ai vécu et où je vis sans interruption depuis 21 ans, Saint-Denis, n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était quand je suis arrivé.
Voici brièvement, les principales manifestations de l’islamisme politique dans la ville de Saint-Denis.
 
1. Les collectes publiques : Une levée de fonds illégale et obscure !
 
Les collectes d’argent se sont banalisées depuis plus d’une quinzaine d’années. Celles-ci se font au vu et au su de tout le monde. Sur les comptoirs des nombreuses épiceries et boucheries halal trônent des caisses destinées essentiellement à soutenir des actions de solidarité en faveur du Hamas palestinien, mouvement intégriste radical.
Mais les quêtes publiques les plus tapageuses ont lieu au marché de Saint-Denis, un des plus grands de l’Ile de France où de petits groupes de militants quadrillent le marché, et appellent à la solidarité financière. On y vient de toute part, de l’Île de France, d’autre villes de France et l’étranger, d’Espagne par exemple pour collecter des fonds !?
A partir du moment où aucun contrôle n’est exercé, ni sur les montants perçus, ni sur la circulation de l’argent récolté lors de ces quêtes, toutes les hypothèses sur sa destination sont permises. L’argent recueilli, finance t-il réellement les objectifs proclamés ? Ou bien des objectifs inavoués, par exemple l’armement du terrorisme islamiste ? Puisque la loi interdit la constitution de caisses noires, pourquoi celles-ci ne sont-elles pas empêchées ?
 
2. Les librairies « musulmanes » : En vitrine un islam bon enfant, dans l’arrière boutique une idéologie fasciste !
 
La seule librairie de la ville, Folies d’encre a bien du souci à se faire. En plus du manque de soutien au livre de la part des pouvoirs publics et de la concurrence du géant de la distribution Amazon, elle fait face à la concurrence idéologique des librairies « musulmanes » qui poussent comme des champignons. Dans un rayon de 500 mètres, en plein centre ville, il y en a cinq !
Dans toutes ces « librairies », les seuls livres disponibles sont religieux ou politico-religieux, à une exception près le livre de cuisine, pour allécher un public stratégique : les femmes.
Evidemment les grandes vedettes de l’islamisme politique, les frères Hani et Tarik Ramadan, Said Kotb et Hassan el Bana notamment, trônent sur leurs étagères mais aucune place n’est faite à des islamologues humanistes comme Averroes, Tahar Haddad, Mohamed Arkoun ou Abdelwaheb Meddeb.
Que dire alors de la place qui est faite au roman, à la fiction, à la poésie et à la connaissance universelle ? Kateb Yacine, Assia Djebbar, Driss Chraïbi, Aboul Qassem Echebbi ou Naguib Mahfouz, ce géant de la littérature arabe et prix Nobel de littérature, qui a été poignardé en 1994 par un membre de la Gamaa Islamiya au Caire ou bien le romancier algérien Kamel Daoud qui vient d’essuyer une fatwa pour atteinte « aux principes de l’islam », y sont persona non grata.
On aurait pu s’attendre à y trouver le plus grand poète palestinien, Mahmoud Darwish. Que nenni ! Il ne rentre pas dans les clous d’un système de pensée obscurantiste pour lequel la question palestinienne n’est qu’un fonds de commerce !
Dans ces lieux où la culture se résume au politico-cultuel, le verrou sur la pensée libre est si lourd que même le conte des mille et une nuits, haut lieu de la fiction et du rêve est une « flétrissure » de l’esprit et un blasphème !
Cette situation me rappelle étrangement Oran dans les années 90 quand la première mesure de la mairie FIS a été de fermer le conservatoire, d’interdire la musique et la danse, de profaner l’art en le condamnant comme une jouissance coupable, importée de toute façon d’ailleurs. Pourquoi cet acharnement contre la culture et les vecteurs de la pensée universelle ? A moins que le musulman ne soit qu’un être unidimensionnel qui ne peut se sustenter que de religieux !?
Je m’interroge sur le devenir de nos enfants. Nourris par des « librairies » dont les contenus sont extrêmement orientés, les enfants et les adolescents n’acquièrent aucun esprit critique et adoptent progressivement des schémas de pensée hostiles aux valeurs républicaines. C’est ainsi que commence l’embrigadement et que naissent les vocations au djihadisme !
Au cœur de la République, une jeunesse est livrée à un programme d’abrutissement intellectuel fondé sur la relation binaire du licite et de l’illicite et à une insidieuse machine à décerveler dont l’objectif est d’imposer une grille de lecture unique, consolider les bases du communautarisme et passer les « musulmans » sous les fourches caudines d’une idéologie vénéneuse fasciste.

3. L’intégrisme juif, l’intégrisme catholique, l’intégrisme musulman : même combat !
 
L’expérience montre que les extrêmes, même s’ils se vouent une haine réciproque, se nourrissent toujours l’un de l’autre et convergent souvent dans leur combat.
Profitant des inconséquences de la classe politique et d’un angélisme ambiant dévastateur, l’intégrisme musulman a réussi non seulement à s’affirmer et à s’implanter sur la place publique mais il a réveillé et décomplexé dans son sillage les intégrismes catholique et juif.
Depuis quelques années déjà, les évangélistes faisaient du prosélytisme à la sortie du métro et du RER munis de présentoirs et exposant leurs brochures. Plus récemment, un courant évangéliste, bien plus agressif et visiblement plus nanti que les autres, se permet d’envoyer des escadrons de filles et de garçons en uniforme, à l’assaut des passants pour proposer des prospectus et tenter de recruter de nouveaux fidèles, de préférence parmi les jeunes.
Le 13 avril 2013 devait se tenir une conférence à Saint-Denis sur un thème d’une brûlante actualité : « La théorie du genre ». Cette conférence était organisée par Civitas, organisation catholique intégriste. Farida Belghoul, disciple d’Alain Soral éminence grise de l’extrême droite, en était la principale intervenante. La provocation était trop grande pour que les organisations progressistes de Saint-Denis ne réagissent pas. Aussitôt, les associations et les partis de gauche s’organisèrent pour protester contre la tenue d’une telle conférence et la présence de Civitas à Saint-Denis.
Quelle ne fut pas ma consternation de constater qu’un accord entre intégristes musulmans et catholiques avait été scellé, au terme duquel le centre Tawhid assurait le service de sécurité de la conférence. Les islamistes n’y ont pas joué seulement aux gros bras pour protéger la première activité importante de l’extrême droite à Saint-Denis mais ils ont menacé et invectivé les Dionysiennes et les Dionysiens présents qui affichaient leur mécontentement de voir leur ville infestée par le Front National.
Pour la première fois, aux Dionysiennes et aux Dionysiens apparaissait au grand jour la collusion entre les deux extrêmes. En fait, le centre Tawhid a servi de porte d’entrée à Civitas pour permettre à celui-ci de tenter une percée à Saint-Denis.
A peine un an plus tard, la convergence idéologique entre intégristes catholiques et islamistes, allait se confirmer sur un autre terrain. En effet, en mars et mai 2014, intégristes catholiques et musulmans, auxquels se sont ralliés les intégristes juifs, ont manifesté ensemble aux côtés du Front National pour dénoncer « le mariage pour tous ».
Décidément, l’islamisme politique est le point aveugle de la classe politique et le pire est que la laïcité, principe pour lequel se sont battues des générations entières de militants de gauche, est aujourd’hui l’otage du Front National !?
Les militants de la laïcité sont devenus une cible à Saint-Denis. En effet, certains élus de la municipalité de Saint-Denis se sont élevés pour tenter de bloquer la subvention annuelle (300 euros ???) à une association laïque, l’Observatoire de la Laïcité de Saint-Denis (OLSD). Ces derniers voulaient sanctionner l’OLSD parce que celui-ci avait osé écrire dans ses documents : « l’islamisme politique est un danger à Saint-Denis ». Mais messieurs, l’islamisme politique est un danger non seulement à Saint-Denis mais partout dans tout le monde ! N’avez-vous pas remarqué qu’il avait mis le feu à la planète à moins que Saint-Denis soit coupé du monde et que ce qui se passe sur la rive sud de la méditerranée ne peut en aucun cas y retentir. Les attaques contre l’OLSD ne se sont pas arrêtées là puisque le 27 mai dernier, une conférence qu’il organisait autour de la laïcité a été carrément sabordée par un groupe de nervis. Que reste t-il de la liberté d’expression dans la cité ? Heureusement que les citoyens et des associations de la ville ont largement réagi à ces méthodes attentatoires aux libertés publiques.

4. L’omerta, cette partie invisible de l’iceberg !
 
Face aux intégrismes religieux, redoutables machines de guerre, le citoyen est complètement désemparé et désarmé. Il ne se rend pas compte qu’il a à faire à un mouvement organisé, disposant de militants disciplinés, qui avance de façon oblique sans dévoiler en même temps toutes ses batteries. En effet, il progresse par petites touches pour ne pas effrayer et tenter de faire avaler son projet par doses homéopathiques. C’est la raison pour laquelle l’on a tendance à croire à tort qu’il s’agit d’un mouvement inoffensif, d’où l’extraordinaire difficulté de le combattre.
On ne prend conscience réellement de son danger que lorsqu’on fait tous les recoupements et que l’on restitue l’ensemble du puzzle. Les pouvoirs publics quant à eux, font semblant de ne rien voir et sont souvent dans la posture du laisser-faire. Ont-ils réellement appliqué à Saint-Denis par exemple la loi sur la burqa ou bien ont-ils peur de le faire pour éviter les risques d’émeute comme cela s’est passé à Trappes en juillet 2013 ?
Dans le déni des réalités, la classe politique se refuse à nommer les choses. Elle se complait dans le discours culpabilisant et particulièrement chloroformant : « Ne tombons pas dans la schizophrénie, la stigmatisation, évitons les amalgames », pour faire croire que l’islamisme politique n’est qu’une …broutille ! Comment est-ce possible d’arriver à de telles conclusions quand des jeunes de culture musulmane, nés en France, qui ont souvent des connaissances superficielles de l’islam et du pays d’origine, ont basculé dans le terrorisme islamiste et que d’autres jeunes, issus de cultures qui en sont complètement étrangères, se sont enrôlés dans les rangs du djihadisme !!
Par ailleurs, l’islamisme n’a pas toujours hésité à montrer son véritable visage et a fait quelquefois le choix de la violence. Ce qui a induit un climat de peur généralisée dans le pays.
Faudrait-il rappeler que la fatwa contre Salman Rushdie remonte à 1988, il y a de cela déjà 27 ans, les premiers attentats du RER parisien ont eu lieu voilà déjà vingt ans, en 1995, qu’en 2010 la dramaturge algérienne Rayhana a failli être brûlée à l’essence en plein Paris pour avoir écrit la pièce de théâtre « A mon âge, je me cache encore pour fumer », Charb était sous protection policière depuis 2011, qu’en 2013 Alaa El Assouani, auteur égyptien du best-seller « l’immeuble Yacoubian » est passé à 2 doigts de la bastonnade par une bande de « frères musulmans » au cours d’une conférence qu’il donnait à l’Institut du Monde Arabe. En janvier 2015, la violence islamiste a atteint les sommets de l’horreur avec le carnage de Charlie Hebdo et de l’hyper cacher. Tous ces évènements, lorsqu’ils se rajoutent depuis plus de 2 deux décennies à une barbarie islamiste qui a fait plusieurs centaines de milliers de victimes parmi les populations musulmanes, ne peuvent pas ne pas laisser de traces dans l’imaginaire collectif de la société française.
A Saint-Denis, les fossés se creusent. Une fracture de plus en plus manifeste renvoie en miroir deux projets de société, l’un démocratique et pluriel, l’autre communautariste et obscurantiste. Cette coexistence anachronique de visions du monde antithétiques, à des années-lumière l’une de l’autre, met en évidence des univers parallèles disjoints sans espoir de rencontre. On y vit dans un face à face tendu, de façon cloisonnée et sans aucun échange.
Affronter seul un tel monstre exige une lutte au quotidien ! Un exemple : Au lieu de récupérer leurs gamins à la sortie de l’école, des dionysiennes dévoilées préfèrent y renoncer. Elles confient cette mission au mari ou à un proche parent juste pour ne pas subir le regard réprobateur de femmes voilées ou pire encore s’exposer au harcèlement de militant(e)s qui font du prosélytisme autour du voile aux abords des écoles.
Des femmes musulmanes habitant dans un immeuble à quelques mètres du centre islamiste Tawhid, se sont plaintes du fait que celui-ci ait exigé d’elles de porter …le hidjab ! L’intolérance est telle que les islamistes se refusent à admettre que des femmes de naissance musulmane puissent déroger à un code vestimentaire et à un uniforme qu’ils veulent imposer à toutes.
Les femmes seraient-elles « impures » parce que dévoilées ? Seraient-elles une « souillure » pour ne pas « mériter le privilège » d’élire domicile près du centre Tawhid ?
En surfant sur les peurs et l’opportunisme ambiant, les intégrismes façonnent la société à leur guise. Le plus grand ennemi dans la bataille idéologique que nous livrent les intégrismes, c’est la peur, c’est cette chape de plomb qui pèse sur le citoyen, qui explique les bouches cousues, les silences, les petites lâchetés quotidiennes, l’omerta dans laquelle est plongée la ville. Leur but est clair : instiller la frayeur pour dissuader de toute velléité de révolte.
L’islamisme politique est la fabrique principale de la peur dans la ville. C’est cette terreur qui n’avoue pas son nom et qui a ouvert un boulevard aux « Frères musulmans ». La peur ne changera réellement de camp que lorsque les autorités au plus haut sommet de l’Etat et de la ville, auront compris la véritable nature idéologique de ce que sont les intégrismes religieux et décidé de revenir fermement aux fondements de la République, au premier rang desquels, la laïcité !
Fewzi Benhabib
Octobre 2015